Lyon, centre commercial la Part Dieu un samedi proche de noël, autant dire qu’il y avait plus de monde au mètre carré que devant un camion de la croix rouge au Darfour.
Ochlophobe de naissance, c’est pas le genre de moment où je décide d’habitude de traîner les pattes dans le centre commercial le plus fréquenté de la région, mais l’obligation de faire des cadeaux et les sites Internet ne proposant pas encore des livraisons en 2 heures, je décide (ou plutôt mes jambes décident, mon cerveau désapprouvant totalement l’initiative) de me lancer dans l’arène.
J’entre à 14h30. L’heure où l’affluence est la plus importante, et déjà le souffle se coupe lorsque la chaleur étouffante vient contraster avec le froid polaire qui baigne la ville, chaleur mêlée d’odeurs mélangées, entre le parfum qui masque une hygiène douteuse, et l’écharpe enlevée qui laisse s’échapper une journée d’activité intense.
D’un pas rapide je me plonge dans le bain de foule et en quelques secondes je réalise que quelque chose ne va pas.
En moi, du mouvement. Imperceptible d’abord puis très net ensuite. Mon ventre veut me dire quelque chose, mais je ne comprend pas. Mon pas ralentit, j’essaie d’être plus attentif à ce que me raconte mon corps, laissant quelques minutes mon regard perdu dans la foule je concentre mon attention sur les mouvements internes que font mes organes, et je tente de comprendre ce qui se passe.
Aïe, petite douleur, je commence à comprendre. Certain diront qu’il devient urgent d’aller faire un petit tour à la rivière, je préfère me dire que la partie de pétanque n’est pas très loin. Mais alors, je me serais plongé dans cette foule compacte pour rien? Devrais-je faire demi tour en hâte et perdre ainsi le « capital pénétration dans le centre commercial » que j’avais acquis? Il serait trop bête de craquer si vite ! Je décide de continuer, de trouver rapidement la boutique que je cherche pour acheter mon premier cadeau.
Ce genre de décision ne se prend pas à la légère, et pour n’importe qui elle aurait été évidente, mais pas pour un ochlophobe, pas pour quelqu’un qui ne sait pas si son état psychologique lui permettra de venir une nouvelle fois se baigner dans la foule. Ainsi je décide de supporter les caprices de mon ventre quelques minutes de plus, le laissant parler dans le vide jusqu’à ce qu’il trouve un autre moyen d’expression.
Il l’a vite trouvé, l’autre moyen d’expression…
Sentant le vent se lever, me vient en tête une blague que l’on a tous déjà fait (ou au moins imaginée) une fois, celle qui consiste à dire que quand il y a beaucoup de monde autour de soi, « lâcher une petite caisse » peut rendre bien des services.
Et si j’essayais? :D
C’est donc en hommage aux aventuriers de tous bords, les Christophe Colomb et autres Marco Polo, en passant par les Commandant Cousteau, Nicolas Hulot et consorts, je vais expérimenter ce que beaucoup de gens ont déjà imaginé sans jamais oser le faire. Mon torse se bombe machinalement, je me sens fier de réaliser cette expérience périlleuse pour le bien de l’Humanité, je prépare mon attaque et je me faufile parmi la masse la plus compacte de gens.
L’air détendu, le regard complètement détaché, feignant l’intérêt soudain pour une vitrine non loin de là , je déclenche le morbide minuteur que j’ai virtuellement réglé sur 5 secondes. Le décompte commence.
5… Mon pas ralenti, mes yeux sont rivés sur la vitrine.
4… Du coin de l’oeil je vérifie qu’il y a énormément de monde autour de moi
3… Je sens la poche gazeuse de frayer un chemin jusqu’Ã la sortie, le largage est imminent
2… J’esquisse un mouvement de la jambe droite, discrètement, pour faciliter le passage
1… Je me rassure quant au bruit que ça pourrait provoquer, l’ambiance du lieu couvrira sans problème.
0…
Le mal est fait. Maintenant et tout aussi discrètement je prend des notes sur les réactions, qui ne tardent pas à arriver.
Grimaces, mouvements de narines nettement perceptibles, des têtes qui tournent à la recherche d’un coupable, le jugement est en train d’avoir lieu, et des innocents vont être condamnés. L’immonde odeur qui règne dans les 4 mètres carré de foule dont je représente le centre est en train de venir polluer les narines de mes congénères et je ne me sens même pas honteux, je fais ça pour l’Humanité, c’est une expérience !
Des gens replacent leurs écharpent près de leur nez, d’autres affrontent avec bravoure cet attentat nasal, prêts à faire fuser les insultes sur le coupable dès que l’une des victimes l’aura clairement identifier. Craignant d’être démasqué, je fais mine d’être indigné, je place mon écharpe sur mes narines, et fige mon regard sur une pauvre vieille qui faisait déjà l’objet de soupçons chez mes voisins.
Comble du plaisir, j’entends derrière moi un homme s’adresser à la petite vieille : « Madame vous êtes ignoble ».
La remarque cingle, elle claque comme un fouet sur le dos d’un manant, et a surtout pour effet pervers de convaincre l’ensemble des victimes qu’un coupable a clairement été identifié. La pauvre dame fixée par une dizaine de regards accusateurs et convaincus reste coi. Elle s’en retourne timidement et entame une douloureuse marche vers les profondeurs abyssales de la honte suprême, du pet de foule.
Bigard disait « C’est rare qu’on se barre d’un pet à nous » et bien, d’une je confirme, et de deux, j’ajoute que même quand l’odeur est immonde, que le nez coule (pas à cause du froid pour le coup) et que le gaz commence à attaquer la moëlle épinière, les gens ne se barrent pas d’un pet à nous !
Et surtout, l’expérience m’aura appris que certain sacrifices sont nécessaires pour faire avancer l’Humanité sur le chemin de la compréhension.
Avec le recul, je m’en veux, je suis ignoble et je m’excuse, Madame.
OUarf ouarf… je ne regrette pas d’avoir fait mes courses un peu plus tôt que toi, et d’avoir évité la Part-Dieu :)
Moi pendant ce temps, j’étais en train de boire un coup….